« En matière de typographie,
on peut énoncer beaucoup de lois »

Kurt Schwitters commence ainsi ses Thèses sur la typographie 1. On s’attache en général à ce qu’il déclare ensuite (« ne fais jamais comme un autre avant toi ») mais, il faut le reconnaître, en matière de typographie, on énonce beaucoup de lois.

Le dessin de caractères n’échappe pas à la règle  c’est une curieuse pratique, balisée par un ensemble de contraintes d’ordre fonctionnel (l’alphabet, la lisibilité), culturel (vis-à-vis des formes historiques) ou visuel (phénomènes optiques, contraintes formelles) et, dans le même temps, c’est aussi une création particulièrement ouverte. Elle dépend nécessairement d’apports extérieurs  le texte qu’elle porte, ou l’intervention du graphiste. Sa temporalité aussi est singulière  une conception plutôt lente, et une utilisation pérenne, après coup, par d’autres.

Davantage que cette ouverture, c’est plutôt le faisceau de contraintes que suppose la pratique du dessin de caractères qui est perçu  chez les rares personnes qui en soupçonnent l’existence, le dessin de caractères passe pour une activité exigeante, mystérieuse, partagée par une poignée de spécialistes. Bien sûr, les graphistes et les étudiants connaissent la typographie et s’emparent des caractères, et nombreux sont ceux qui, spontanément, créent des alphabets 2. Mais le dessin de caractères « de labeur 3 » reste souvent l’apanage de spécialistes et son apprentissage est la plupart du temps prodigué au sein de formations spécifiques 4.

Comprendre les caractères en les dessinant

Pour ma part, je pense qu’il est profitable d’intégrer le plus tôt possible la pratique du dessin de caractères lors de l’apprentissage du graphisme 5. Pas dans l’optique d’une spécialisation, mais plutôt comme une manière d’aborder « de l’intérieur » les formes typographiques, de mieux les comprendre.

Chacun est conscient qu’il faut du temps pour développer une sensibilité à l’égard de la typographie. Pour permettre aux étudiants de bien choisir un caractère, de bien l’utiliser aussi, il importe qu’ils en connaissent les différents types, en étant conscients du contexte historique et technique dans lequel ils sont apparus. Mais il faut savoir aussi où regarder, et comprendre comment fonctionnent ces drôles d’objets graphiques.

Un atelier de dessin typographique

Dans mes cours réguliers à l’École régionale des beaux-arts de Besançon ou à l’École supérieure d’art et de design d’Amiens, mais aussi très souvent sous forme de workshop dans d’autres écoles d’art (à Valence, Lyon, Rennes, Mulhouse), j’aborde le dessin de caractères 6. Les thématiques sont variables, les durées aussi  parfois quelques séances, d’autres fois trois jours seulement. Je détaillerai ici le déroulement d’un workshop que j’ai mené récemment à plusieurs reprises, pour des groupes différents.

L’objectif de l’atelier est, pour chaque étudiant, de créer un caractère de labeur en un temps très limité. Viser un caractère de lecture plutôt qu’un caractère de titrage me semble plus enrichissant  la forme est moins spectaculaire mais beaucoup plus riche à mettre en œuvre, plus subtile dans son appréciation.

Calligraphie

L’atelier débute par une pratique de la calligraphie, sur un modèle humanistique  c’est l’écriture des humanistes de la Renaissance italienne, qui servit de base pour nos premiers caractères typographiques romains. Cette écriture, opposée aux écritures gothiques en vigueur à l’époque, est le fruit d’un croisement entre des capitales romaines (antiques) et des minuscules carolingiennes (IXe siècle) ; cette double origine est singulière et permet d’évoquer l’histoire des formes de l’écriture. Pour les étudiants, l’utilisation d’un outil de calligraphie (à bec plat) est souvent nouveau, mais sa prise en main est en général assez rapide. Plutôt que par un abécédaire – qui est, je crois, la pire façon de démarrer un alphabet –, l’apprentissage se fait de manière progressive, en traçant des petites séries de modules simples. Les lettres viennent ensuite, par combinaison de ces « moments » de tracé. On parle de ductus pour désigner cette succession de traits de plume ; le rythme de leur exécution, plus ou moins cursif, influe directement sur l’aspect des formes.

La calligraphie est un bon moyen de comprendre rapidement des phénomènes essentiels  la graisse du caractère, en fonction du rapport entre la largeur de l’outil et la hauteur des lettres, le contraste entre pleins et déliés, qui est la conséquence du bec plat de l’outil, l’axe du caractère, qui résulte de l’inclinaison de la plume, et la structure des signes, déterminée par le ductus. Néanmoins, le but n’est pas de réussir parfaitement une planche calligraphiée (en fonction de l’habileté de chacun, cette réussite est très variable sur une seule journée) mais de saisir, en les traçant, de quoi sont faits les signes.

Stabilisation

À la fin de la journée, les planches sont photocopiées pour sélectionner les meilleures lettres et composer un mot, le même pour tout le groupe. On peut alors contrôler l’interlettrage, l’alignement et, surtout, dessiner par-dessus. Progressivement, le résultat s’éloigne de l’aspect calligraphique (souvent trop archaïsant) et de grandes différences s’établissent déjà, à ce stade, entre les productions. Car la structure humanistique permet, en fonction des options qui sont prises par chacun (axe, chasse, contraste, type d’empattement), de multiples développements  on trouve des humanes, des garaldes, des réales, et même parfois des mécanes de transition (les didones et les linéales y échappent, car elles ne correspondent pas à la même structure, au même type d’outil).

Pochoir

Il est temps, à ce stade, de répercuter les choix formels qui ont été faits à l’échelle d’un mot à l’échelle de tout l’alphabet. Pour cela, les étudiants utilisent des pochoirs de quelques centimètres, découpés dans un support transparent. Seuls quelques modules essentiels sont reportés  les fûts verticaux, la courbe d’un n, un demi-o et quelques autres encore. En les combinant, presque tous les bas de casse peuvent être formés, avec une plus grande cohérence que si chacun avait été tracé indépendamment. Ici s’exprime la dynamique extraordinaire d’un alphabet  un ensemble de signes assez différents pour être identifiés, et assez semblables pour former un groupe homogène. En fonction du temps, l’exercice peut se limiter à l’essentiel des bas de casse et à quelques capitales.

Digitalisation

Vient enfin l’étape de la production de la fonte. Les modules sont traduits en courbes de Bézier ; sur le logiciel de dessin de caractères, les formes peuvent être définies avec une grande précision, et surtout comparées de façon dynamique. La prise en main du logiciel est en général une formalité, et si les objectifs ont été assez clairement définis dans les étapes précédentes, on arrive rapidement à une fonte test, pour voir comment elle se comporte en texte. Ce passage à l’échelle de la page permet d’entrevoir l’étendue des relations qui opèrent entre macrostructure et microtypographie. Cette dernière étape est riche d’observations  la qualité du gris, l’importance des approches, les détails qui disparaissent et ceux qui sautent aux yeux, le rythme du caractère… Une foule de détails qui, avec pas mal de persévérance, permettrait de transformer cette expérience en un caractère exploitable.

Bénéfices

Je suis souvent épaté par la qualité des caractères produits par les étudiants en si peu de temps. Un œil averti y verra bien sûr des défauts, mais le bénéfice est ailleurs  encore une fois, il s’agit plutôt d’une sensibilisation, que certains choisiront de poursuivre. L’élaboration d’un caractère fonctionne selon une dynamique particulière  l’objectif est d’élaborer un système exploitable, de tenir compte de contraintes, d’être attentif aux détails tout en raisonnant à l’échelle de l’alphabet. C’est aussi une précieuse expérience de dessin, aride et exigeante, en noir et blanc. Pour certains, cet exercice est révélateur. D’une manière générale, c’est une façon d’inviter les étudiants à regarder les caractères et de s’emparer de ce champ de création.

Biographie de Thomas Huot-Marchand

Thomas Huot-Marchand, né en 1977, vit et travaille à Besançon. Il a étudié à l’École des beaux-arts de Besançon et à celle de Madrid avant de rejoindre l’Atelier national de recherche typographique en 2001-2002. Installé comme graphiste indépendant en 2002, il enseigne depuis cette date à l’École des beaux-arts de Besançon ainsi que, depuis 2004, à l’École supérieure d’art et de design d’Amiens. En 2005, le Type Directors Club lui a décerné le Certificate of Excellence in Type Design pour le Minuscule, un caractère pour les très petits corps. En 2006-2007, il a rejoint l’Académie de France à Rome (Villa Médicis). Depuis décembre 2007, il diffuse ses caractères sur www.256tm.com.

  1. Kurt Schwitters, « Thesen über Typografie », Merz, n°4, Hanovre, 1924.
  2. Le quatrième numéro de la revue Ink, paru en mai 2009, est consacré à la création typographique envisagée par les graphistes  de nombreux points de vue y sont exprimés, qui font état de la richesse du dialogue entre ces pratiques.
  3. Soit des caractères réservés à une lecture suivie, à la différence des caractères de titrage, réservés à des textes plus courts et dans des corps plus grands.
  4. De ce point de vue, la formation a beaucoup évolué ces dernières années. L’Atelier national de recherche typographique s’est malheureusement interrompu. Aujourd’hui, à l’École supérieure d’art et de design d’Amiens, le post-diplôme « Typographie, systèmes graphiques et langages » investit les questions relatives à l’écriture et au dessin de caractères. Un cycle de recherche existe également à l’École supérieure des arts décoratifs de Paris, sous la houlette de Philippe Millot et André Baldinger. Sans oublier, bien sûr, le DSAA typo de l’École Estienne.
  5. À ma connaissance, peu d’écoles d’art intègrent de façon régulière le dessin de caractères dans leur cursus. À l’Ésad d’Amiens, cette discipline est l’objet d’un atelier spécifique à l’année. À l’École régionale des beaux-arts de Besançon, l’orientation vers le design éditorial est de plus en plus marquée, et il n’est pas rare d’y voir des diplômes reposer sur des créations de caractères. À l’École supérieure des beaux-arts de Toulouse, François Chastanet a mené ces trois dernières années avec Alejandro Lo Celso le projet Garonne, autour de l’identité visuelle de la ville, qui a abouti à quatre fontes remarquables.
  6. J’ai commencé à m’intéresser au dessin de caractères il y a dix ans, alors que j’étais en quatrième année aux beaux-arts de Besançon et que je m’apprêtais à passer une année à Madrid. Même si mes enseignants d’alors, et en particulier Claude-Laurent François, sont pour beaucoup dans mon intérêt pour la typographie, j’ai plutôt abordé la création typographique en autodidacte, dans le prolongement de mon travail graphique. Après avoir présenté une famille de caractères, le Garaje, au DNSEP, j’ai eu la chance de rejoindre l’Atelier national de recherche typographique dirigé par Peter Keller. À l’image de son directeur et des intervenants (André Baldinger, Jean-Philippe Bazin, Hans-Jürg Hunziker, Philippe Millot, Jean Widmer), cette formation permettait une approche très ouverte de la typographie, qui ne se limitait pas au dessin de caractères. Ce post-diplôme a joué un rôle important dans l’émergence d’une génération de typographes et d’enseignants ; personnellement, j’ai été très marqué par cette expérience, aussi bien dans ma pratique que dans mon enseignement.